Extrait Palimpsestes

Vidéo : (c) Francis Nopré-Villière

Le Prologue et le premier chapitre

SKÖLL
Les Larmes du Maître

L’homme en noir sentait qu’il partait. Qu’il décrochait du Maître. Pourtant, il avait été prévenu.
Jamais de substances en plus des Larmes du Maître. Jamais ! C’était bien trop dangereux.

Il risquait de perdre le fil de ses pensées et, par la même occasion, celui de sa dépendance. Mais il avait cédé. Comme un idiot. Comme un fou.
Il avait consommé cette saloperie que son revendeur lui avait fournie, promettant l’ouverture de nouveaux horizons. Le lieu du séjour des morts devait s’offrir à lui pour toujours. Pourtant, rien. Pas d’entrée dans la Cité éternelle. Juste un lac noir, sans fond.

Sköll avait senti ses jambes fléchir, son souffle s’accélérer. Une chaleur courir le long de sa colonne, tandis que le vide glissait sur sa peau comme un fil invisible. Il entendait des chuchotements, des murmures montant de l’abîme. Était-ce réel ? Était-ce le Maître ? Ou bien le produit qu’il avait consommé en plus en était-il la cause ? Il ne savait plus. Son esprit tanguait, vacillait.

Ce petit con de dealer n’avait aucune idée de ce que signifiait, pour Sköll, de « rester intact ». Rester connecté au Maître. Toujours. Le Maître l’avait ordonné. Et Sköll s’était fourvoyé. Il avait cru qu’avec cette poudre, il entrerait dans le royaume éternel, converserait avec toutes les âmes, oui, c’était ça qu’il avait voulu. Converser avec toutes les âmes et les dominer. La promesse de puissance, de savoir interdit. Tout cela était un mensonge, et il l’avait gobé.

Le lac ondulait sous ses pieds, des remous invisibles mordaient ses chevilles. Sköll chancela, tenta de s’accrocher à la raison. Mais tout se désagrégeait.
Putain de substance !
Sa voix résonna dans le vide, brisant le silence.

Le revendeur allait payer. Cette promesse mensongère allait se retourner contre lui. Sköll sentait la chaleur envahir ses mains, son cœur. L’esprit ancien du Maître l’habitait, amplifiant sa haine et son désir de punition.
Les Larmes du Maître vibraient encore dans son sang, le maintenant à la frontière avec le chaos. Et cette substance de plus, cette drogue de merde… cette saloperie… venait de l’enfoncer plus loin dans l’abîme.

Alors il abandonna la séance prévue.
Le Maître attendrait. Et ne serait pas honoré cette fois. Sköll savait qu’il le paierait. Mais avant, il réglerait son compte au dealer. Il lui montrerait, d’une manière ou d’une autre, qu’on ne trompe pas Sköll.

Chapitre 1

Droit comme un « i » et se caressant le menton, le capitaine de police Félix Boldère contemplait la morte affalée contre la statue. Le physique longiligne du flic et sa tignasse mal arrangée évoquaient en tout point le caractère « i » d’imprimerie. D’où son surnom d’i-Bold, devenu Bold avec le temps.
La scène se déroulait dans une allée du square Maurice-Gardette, un carré de verdure enclavé dans le 11e arrondissement de Paris.
Une statue de bronze dominait l’endroit. Elle représentait un homme tenant une corde, occupé à lier une botte de paille. Le Botteleur, œuvre de Jacques Perrin. Une simple sculpture, mais très prisée par les riverains.
La morte gisait là, comme abandonnée, son corps paraissant disloqué. Une jambe repliée sous elle, la tête penchée sur le côté, le regard figé vers la cime des arbres. On aurait pu croire qu’elle se reposait. Mais la vie l’avait quittée.
Le square se trouvait à moins d’un kilomètre du commissariat. Alerté par Police Secours, Félix Boldère s’y était rendu sans perdre une minute. Les agents avaient tout tenté, mais l’appel était arrivé trop tard. Il n’y avait plus rien à faire.
Boldère songea que si les témoins avaient appelé les pompiers ou le SAMU plutôt que le 17, l’issue aurait pu être différente. Mais, peut-être seulement.
Et puis, il y avait cette coïncidence troublante : la statue d’un homme presque nu, manipulant une corde. À ses pieds, une femme étranglée.
Étrange.
Sauf que la dame n’en était pas une.
L’agent de Police Secours l’avait découvert sous la robe à fleurs.
Boldère leva les yeux vers Le Botteleur, figé dans son geste. Sûr de lui, impitoyable.
Symbole ? Mise en scène ? Simple hasard ?
Il savait que la « dame » avait été retournée, massée. Secouée peut-être. Plusieurs mains avaient tenté de la maintenir en vie. Et même de la ranimer.
Peut-être qu’une fois morte, on l’avait calée là, contre le socle, avec pudeur. En lui redonnant le même aspect qu’avant sa découverte. Comme un objet précieux qu’on remet à sa place, pour effacer sa gêne. Mais rien n’était sûr.

Les empreintes.
C’était fichu pour les empreintes. Des dizaines de personnes étaient passées par là.
Boldère contourna la statue qui reposait dans un parterre d’herbe protégé par un grillage bas qu’il enjamba.
Il leva la tête.
Le square était cerné d’immeubles. Des fenêtres donnaient sur Le Botteleur. D’autres étaient masquées par le feuillage des arbres. Il faudrait envoyer quelqu’un frapper aux portes de ces appartements.

 — Patard ! Pouffe ! cria-t-il.
Deux agents en uniforme accoururent. Vincent Patard et Roger Pouffe. Il évita de les appeler par leur sobriquet habituel. Pas ici. « Patapoufs » était réservé au commissariat.
— Sécurisez le square. Interdiction d’entrer.
Patard, pas le plus mince des deux, demanda :
— Et ceux qui sont déjà à l’intérieur ?
— Vous les virez. Mais avant, vérifiez s’ils ont vu quelque chose. Je ne veux pas perdre de témoins.

Il fit le tour du square. Une routine d’enquêteur qu’il connaissait bien. Ce qu’il cherchait ? Un détail insignifiant, peut-être un mégot de shit, ou une trace suspecte sur le sol. Cette fameuse cordelette ou un morceau de ficelle, simplement.
Il s’interrogeait : meurtre ? Accident ? Jeu sexuel qui aurait mal tourné ?
Il ne connaissait que trop ces nouvelles pratiques censées vous envoyer au nirvana à moindre coup. Le protoxyde d’azote. Ou la suffocation. Sauf parfois la mort, un cran plus loin. Le grand frisson garanti.
Mais ici… pas d’objet. Pas de corde. Pas de lien. Pas de cartouche de protoxyde d’azote usagée.
Même pas une simple cravate.
Ce square n’avait presque aucun secret pour lui. Il s’y arrêtait souvent pour fumer, s’asseyait et regardait passer les gens. Il aimait ses larges allées gravillonnées, certains arbres exotiques dont il ignorait les noms.
Les jeux pour enfants… déserts.
On était jeudi. Il y avait école. Les vacances scolaires d’été n’étaient pas encore là.
Le kiosque central, vide aussi.

À l’extérieur, un petit attroupement s’était formé du côté de la statue.
Personne n’avait réussi à pénétrer, Patard et Pouffe avaient bien fait leur travail. Ils avaient installé des rubalises et maintenaient les curieux à l’écart d’une main ferme et sûre.
Police Secours lui avait fait un compte rendu oral.
Trois témoins. Trois Canadiens. Des touristes. Ils avaient découvert la victime agonisante, appuyée contre la statue. Ils n’avaient pas remarqué de chaîne ni de cordelette. Pas de foulard non plus. Juste une respiration difficile, rapide, rauque.
Ils n’avaient pas mentionné qu’il s’agissait d’une femme transgenre, ce qui suggérait soit qu’ils ne l’avaient pas remarqué, soit qu’ils le savaient, mais n’avaient pas jugé nécessaire de le préciser.
Ils avaient cru à un malaise. Une soirée peut-être trop arrosée.
Ils avaient appelé le 17, comme on le leur avait appris avant leur traversée de l’Atlantique. Bons citoyens du monde, appliqués. Même pour quelqu’un qui leur paraissait ivre ou victime d’une overdose.
Ils avaient compris trop tard que la personne avait été étranglée. Enfin peut-être. Il leur avait semblé qu’elle avait des traces au cou, mais comme ils avaient ouvert son col de chemisier en grand, en s’énervant sur les boutons, peut-être qu’eux-mêmes auraient pu produire ces marques.


Boldère soupira intérieurement.
Trois touristes. Trois versions. Trois mémoires en cours d’effacement.
Il fallait les interroger.
Et vite.
Trois touristes hommes qui découvrent une personne agonisante au lever du jour reviennent presque obligatoirement d’une nuit passée dehors.
Peut-être d’une soirée arrosée. Même très arrosée.
De quoi brouiller les souvenirs, altérer la perception, fausser l’évaluation de ce qu’ils avaient réellement eu sous les yeux.
Peut-être une virée sexuelle.
Une de celles qui ne finissent pas toujours comme prévu. Et qui, parfois même, tournent mal.
Boldère se caressa encore le menton.
Décidément, il collectionnait les affaires merdiques.