Les Diables du parc : service de presse de fou

Pas vraiment de fou. Mais de Lionel Cosson.
Ce monsieur m’a concocté une chronique sur Les Diables du parc de toute beauté.
Jugez :

LES DIABLES DU PARC – Francis Nopré-Villière
Service Presse de Lionel Cosson – 19 juillet 2026

Il y a des romans, comme ça, dont on n’attend strictement rien. Des bouquins qui, de loin, sentent le déjà-vu, schlinguent le stéréotype et donnent l’impression d’avoir été moulés dans la même usine fictionnelle que cinquante autres avant eux. Alors on les ouvre du bout des doigts, avec l’enthousiasme d’un contribuable devant son avis d’imposition, et on les lit à reculons (essayez donc, c’est un exercice qui demande une sacré coordination).
Et puis, sans qu’on comprenne bien comment, on se retrouve aspiré dedans comme le peuple français dans les emmerdes en ce début de XXIᵉ siècle.
Parce qu’ils sont d’une originalité cosmique ? Non.
Parce qu’ils redéfinissent leur genre en trois chapitres et deux métaphores ? Pas davantage.
Simplement parce qu’ils sont fabriqués avec deux matières premières devenues scandaleusement rares : l’amour du métier et la minutie.

Les Diables du Parc, de Francis Nopré-Villière, appartient à cette espèce-là.

Sur le papier — ou sur ton écran, si t’as décidé de sacrifier quelques arbres de moins — ça ne réinvente ni la roue, ni le fil à couper le beurre, ni même le marchand de sable.
À première vue et après avoir lu la quatrième de couv’, tu te dis que c’est du policier… policé. Le genre qui te fait hausser un sourcil en te disant : « Bon… tout va dépendre de l’exécution. »
Eh bien justement. C’est là que le père Francis sort le tournevis de précision et te démonte ton scepticisme pièce par pièce.
Parce que ce qu’il raconte, tu l’as peut-être déjà croisé ailleurs. Mais la manière dont il le raconte, elle, a quelque chose qui accroche. Les scènes s’emboîtent comme des engrenages bien huilés, les personnages respirent, les dialogues sonnent juste et le récit avance avec cette fluidité discrète qui donne l’impression que tout est facile… alors que c’est probablement un sacré boulot de dentellière derrière.
Pourtant, avec mézigue, il était mal parti et pas arrivé.
Les polars contemporains, les thrillers qui confondent tension dramatique et concours de boucherie-charcuterie, les romans où toutes les trois pages quelqu’un se fait éviscérer dans une cave par un gourou satanique qui cite Nietzsche ou la Divine Comédie entre deux sacrifices… très peu pour moi.
J’ai des goûts de vieux croûton assumé.
Moi, ma came, c’est le hard-boiled.
Les privés qui ont oublié d’être optimistes mais pas d’être lucides.
Les clopes fumées à la chaîne.
Les verres de whisky servis directement au tonneau.
Les secrétaires qui ont autant de répondant que de rouge à lèvres.
Les femmes fatales qui distribuent des sourires comme d’autres distribuent des coups de surin.
Bref, les détectives qui prennent des gnons toute la journée mais continuent quand même à enquêter parce qu’ils savent qu’il n’y a rien d’autre à faire.

Alors autant vous dire que Les Diables du Parc, je ne l’attendais pas au tournant.
Et pourtant… Le bougre m’a eu. Il m’a ferré dès les premiers chapitres et ne m’a plus lâché jusqu’à la dernière page.
Comme quoi, les préjugés…
Allez. Maintenant que je me suis fait avoir comme un bleu avec le sourire, on va pouvoir démonter ensemble les rouages de cette belle mécanique narrative et voir pourquoi elle tourne aussi rond.
Tout d’abord, parlons du personnage, cet élément qui est au roman ce que le beurre est à la tartine ou le pinard au bistrot : si t’en mets pas, ou si tu le remplaces par une imitation allégée, c’est comme un toboggan vers la catastrophe.
Parce qu’au fond, un roman, c’est pas une intrigue. C’est pas non plus une succession de rebondissements qui claquent comme des pétards du 14 Juillet. C’est des êtres de papier auxquels on finit par serrer la louche ou par avoir envie de coller une beigne.
Si le personnage est aseptisé, manufacturé dans une usine à clichés, calibré pour plaire au plus grand nombre comme une variété de tomate de supermarché, alors tout est fichu. T’auras beau lui coller une intrigue à différentiel, des révélations à injection directe et des retournements de situation montés sur roulements à billes, le lecteur regardera sa montre et le plafond plus souvent que les pages.
Autrement dit : si on se fiche du bonhomme, on se fiche du bouquin.
Heureusement, le père Francis a eu la bonne idée de fabriquer ses personnages à la main, avec quelques coups de marteau bien sentis et deux ou trois défauts soigneusement élaborés. Ça leur donne de la gueule.

D’abord, y a Félix Boldère. Le capitaine. Le limier. Le justicier.
Déjà, Boldère… un patronyme qui lui va comme un smoking à un charbonnier. Parce que chez le bonhomme, ça sent davantage la clope froide, le café réchauffé et les dossiers oubliés que le savon de Marseille et l’eau de Cologne.
L’hygiène ? Optionnelle.
L’élégance ? À d’autres !
Le miroir ? Il s’en sert juste pour vérifier si quelqu’un le suit.
Mais être sapé comme l’as de pique n’empêche pas d’avoir un cœur qui fonctionne encore correctement. Et le sien bat du côté de la justice, ce qui devient presque une anomalie statistique dans son métier.
Carriériste ? Pas une seconde.
Quand ses supérieurs lui demandent d’arrondir les angles, lui débarque avec une lime à métaux pour leur donner encore plus d’arêtes. Le genre de type qui transforme chaque réunion hiérarchique en concours de balistique oculaire.
Résultat : il passe une bonne partie du roman à patauger dans une mouscaille administrative où les coups viennent autant des criminels que des collègues.
N’importe quel autre aurait appris à fermer sa gueule. Lui, il persiste. Parce que le seul moteur qui lui reste, c’est ce vieux sens de la justice chevillé au corps, un machin complètement démodé mais sacrément efficace.
Donc, si on résume : pas d’hygiène + pas de plan de carrière + pas de diplomatie VS une colonne vertébrale + l’horreur viscérale du compromis. On a un sacré condé à l’arrivée.

Pour empêcher cette vieille locomotive de sortir des rails à chaque virage, Francis lui colle dans les pattes une drôle de partenaire.
Nina.
Une poupée gothique.
Une gisquette version batcave qui envoie promener son prochain avec une régularité de métronome mais qui l’analyse comme personne.
Son vrai nom, c’est Anne Beauregard. Et y a pas que le regard qui mérite le détour. Boldère en est complètement marteau. Mais pas uniquement parce qu’elle est jolie. Ça, n’importe quel imbécile pourrait s’en apercevoir. Non. Ce qui le fascine, c’est ce qu’elle a entre les oreilles. Et c’est pas du fromage blanc.
La môme est vive. Intuitive. Méthodique. Capable d’assembler des indices pendant que les autres cherchent encore où ils ont posé leurs lunettes. Elle pense souvent en dehors de la boîte… mais sans jamais oublier où se trouve la boîte. Et ça, c’est plus rare qu’on ne le croit.
Évidemment, certains penseront à Lisbeth Salander. Je les comprends. Le cuir. Le caractère. Le quotient intellectuel qui troue le plafond.
Oui, l’emballage rappelle un peu la célèbre hackeuse. Mais une fois le papier cadeau déchiré, on découvre un personnage qui suit sa propre route, avec sa propre voix et sa propre manière d’exister.
Et c’est précisément là que Francis évite le piège de la photocopie.
Ces deux-là se sont finalement bien trouvés. Parce que l’affaire qui leur tombe dessus n’a rien d’une promenade digestive. C’est le genre d’enquête qui vous oblige à retourner les évidences comme des crêpes, à douter de tout le monde et parfois même de vous-même.
Dans ces conditions-là, deux cerveaux valent effectivement mieux qu’un. Surtout quand ils ne fonctionnent jamais de la même manière.
Plus haut, j’ai dit que l’intrigue de ce récit était plus téléphonée qu’un standard de préfecture. Eh ben, je persiste, je signe et je paraphe des deux mains.
Un inconnu retrouvé raide dans un petit temple kitsch et romain des Buttes-Chaumont. Très vite, on découvre que c’était un clodo. Son cadavre ? Décoré avec des poils noirs et de morsures. Quant à sa jugulaire, elle est aussi tranchée que mes avis. Franchement, y a pas de quoi faire exploser le compteur Geiger de l’originalité.
Vous me direz — et, pour une fois, vous aurez raison — qu’une bonne enquête n’a jamais dépendu de la façon dont le macchabée a passé l’arme à gauche.
Sherlock Holmes, Maigret ou Marlowe vous le confirmeraient volontiers entre deux pipes, trois verres de mauvais whisky et quatre rails de coke : ce qui compte, c’est pas le cadavre. C’est ce que le cadavre raconte.
Et surtout… ce qu’il cache.
Parce que l’ami Francis a parfaitement compris un truc que beaucoup de fabricants de thrillers/polar oublient : un mystère, c’est pas une accumulation de surprises. C’est une mécanique.
À partir de cette situation de départ somme toute… basique, il construit une véritable intrigue-gigogne où chaque réponse soulève deux nouvelles questions, où chaque certitude change de costume au chapitre suivant et où les évidences ont la durée de vie d’un cornet de frites au milieu d’une colonie de mouettes.
Tout s’emboîte. Puis se déboîte. Puis se remboîte autrement.
Les personnages avancent d’une case, le lecteur croit avoir compris… et l’auteur lui retire gentiment le tabouret sur lequel il venait de s’asseoir.
Les choses ne sont jamais ce qu’elles paraissent. Et les gens encore moins.
On ouvre le premier chapitre avec l’enthousiasme de celui qui attaque une notice de montage Ikea sans la traduction.
Cent pages plus loin, on relève la tête en se demandant où est passée la soirée.
Le bougre connaît son affaire. Et, surtout, il sait mener celle de son héros.

Mais ce qui m’a probablement le plus plu dans cette histoire de capitaine qui a plus de flair que de diplomatie et de sa goth-gigolette préférée, c’est tout ce qui dépasse la simple enquête.
Parce que derrière les indices, les interrogatoires et les coups de théâtre, il y a quelque chose de plus rare. Il y a de la tendresse. Pas la tendresse dégoulinante qui vous colle du diabète littéraire au bout de trois pages. Non. Une tendresse discrète. Une curiosité sincère pour les êtres humains. Francis aime ses personnages. Tous. Les principaux comme les figurants. Les cabossés comme les flamboyants. Les sympathiques comme les parfaitement insupportables. Même les plus minables ont droit à leur part d’humanité. Et ça, ça se sent.
Il y a chez lui un sens de l’observation qui rappelle les vieux artisans du roman populaire. Il regarde les gens. Leurs manies. Leurs ridicules. Leurs blessures. Leurs petites lâchetés. Leurs rares élans de générosité. Et il les restitue sans en faire des caisses.
Peut-être est-ce simplement le plaisir de raconter.
Peut-être une affection authentique pour cette drôle d’animal qu’on appelle l’être humain. J’en sais rien.
Tout ce que je sais, c’est que ça fonctionne. Et ça fonctionne même sacrément bien.

Puis il y a Paris.
Pas le Paris des cartes postales où les amoureux se roulent des pelles sous la tour Eiffel pendant qu’un accordéon agonise au coin de la rue. Non. Le Paris qui transpire. Le Paris qui sent le métro, le béton mouillé, les cafés défraîchis et les appartements où les fins de mois arrivent avant les salaires. Un Paris à hauteur d’homme.Et de trottoir. Un Paris qui se marche. Qui se respire. Qui s’écoute.
On n’y croise pas seulement des suspects. On y rencontre toute une galerie de spécimens sociologiques. Des pauvres. Des riches. Des paumés. Des arrivistes. Des petites frappes. Des notables. Toute une faune qui compose ce drôle de zoo qu’on appelle une grande ville.
Et, mine de rien, derrière l’enquête policière se dessine autre chose. Le portrait d’une société qui craque de partout. L’avarice. La cupidité. Le carriérisme. L’indifférence. Les petits arrangements avec la morale. Les grands arrangements avec la vérité.
Bref, tout ce qui sape les bases d’une civilisation.
Au fond, Les Diables du Parc ne raconte pas seulement qui a tué. Il raconte aussi, avec beaucoup de finesse, dans quel monde ce meurtre est devenu possible. Et ça, c’est souvent la marque des bons romans policiers.

Bref, Les Diables du Parc, c’est pas seulement une mécanique narrative bien graissée qui tourne impec comme une horloge helvète de luxe. Des intrigues qui tiennent debout, y en a des pelletées. Des enquêtes qui empilent les fausses pistes comme d’autres collectionnent les capsules de bière, aussi.
Non.
Ce qui fait la différence, c’est ce petit supplément d’âme qui refuse obstinément de se laisser mettre en équation.
Parce que ce roman-là, il aime les gens. Même quand ils sont cabossés. Même quand ils sont pénibles. Même quand ils font tout de travers.
Et ça, ça devient presque un acte de résistance à une époque où beaucoup de productions confondent profondeur psychologique et fiche Wikipédia.
On sent que Francis Nopré-Villière écrit d’abord pour raconter une histoire à des êtres humains… et pas pour alimenter un algorithme de plateforme de streaming en quête du prochain « concept à adapter ».
Ça fait un bien fou.
Ça change agréablement des grosses productions qui passent leur temps à photocopier les séries américaines ou à singer les polars nordiques jusqu’à finir complètement à l’ouest.
Aujourd’hui, on dirait que beaucoup de romans policiers sortent de la même usine : même cadence, même peinture, mêmes options.
Le serial killer est interchangeable. Le flic traumatisé est interchangeable. Le village enneigé est interchangeable. Le trauma d’enfance est interchangeable.
À la fin, il ne manque plus qu’un code-barres sur la couverture.
Ici, c’est pas le cas.
Ici, on referme le livre avec cette sensation devenue presque exotique : celle d’avoir fréquenté de vraies personnes.
Et le pire, c’est qu’on les quitte à regret. On aurait bien repris quelques chapitres supplémentaires. Quelques vannes de Boldère. Quelques réparties de Nina. Quelques promenades dans ce Paris un peu crasseux mais tellement vivant.
Ce bouquin possède cette qualité rarissime qu’on appelait autrefois le goût de reviens-y.
Et dans un genre aussi surexploité que le polar contemporain, où les facilités poussent plus vite que les mauvaises herbes, c’est loin d’être un mince exploit.
Alors si vous êtes pas complètement à la ramasse niveau compréhension écrite et qu’il vous reste un peu de (bon) goût, vous savez ce qu’il vous reste à faire.
Les Diables du Parc est non seulement recommandable… Mais carrément recommandé.

Allez l’achetez séance tenante ou je vous fous au trou !