Les Diables du parc : retour de lecture de toute beauté.

Epona de Givremer écrit des romans de Gothic Fantasy d’une beauté touchante. Sa maîtrise du français, jusque dans l’usage subtil de mots ou tournures anciennes, et ses éclairs de génie narratif donnent à ses textes une vérité qui sonne comme une évidence. Voici son retour de lecture de mon roman Les Diables du parc.

Les Diables du parc. Vous qui entrez, laissez toute espérance…

Voilà, le seuil est franchi. Pour la première fois de ma vie, je me suis plongée entre les pages d’un polar et, moi qui me targuais de ne pouvoir apprécier un récit dépourvu de spectres vengeurs et de monstres à longs crocs, j’ai été amadouée, apprivoisée et emportée par « Les diables du parc ».

Dans ce roman policier à la couverture léchée, à la fois sombre, mystérieuse et riche en symbolisme, nous cheminons aux côtés de Félix Boldère, un capitaine de police amateur de Gauloises et d’ennuis, alors qu’il enquête sur un assassinat des plus singuliers. Honoré Quintin, SDF de son état et prêtre défroqué ayant trempé dans nombre d’affaires louches, est retrouvé en plein coeur du parc des Buttes Chaumont, la gorge tranchée et le visage couvert d’étranges morsures.

Détesté par son supérieur, le béotien Podevert, et pourvu d’une véritable équipe de bras-cassés, Boldère observe, interroge et flaire les pistes, heureusement assisté par sa profileuse, Nina, une étudiante en anthropologie au look gothique et à l’œil de lynx, qui s’épanouit dans la rue comme un poisson dans l’eau.

Alors que le mystère s’épaissit et que le temps presse, Boldère va devoir jongler entre une administration déterminée à lui mettre des bâtons dans les roues, sa relation volatile avec Nina et un défilé de suspects plus fuyants et étranges les uns que les autres.

Face au pullulement de « thrillers de voyeurs » vautrés dans le sordide (raison pour laquelle je boudais le genre), ce polar dit « de regard » apparaît comme une bouffée d’air frais. Ici, pas de gore, ni de perversité complaisante, mais une fine observation de la psychologie, des mœurs et des travers humains. Ce roman ne choque pas, il interroge, avec minutie et précision.

Francis Nopré-Villière a une connaissance ahurissante de Paris, de son histoire et de sa topographie. C’est qu’il est, à l’instar de son protagoniste, un véritable enquêteur de terrain, qui effectue tous ses repérages sur place. Le Paris des Diables est le Paris de la réalité, à la rue, à la station de métro près.

On retrouve le même souci du détail dans la construction des personnages. Ils sont tous profondément humains, pour le meilleur et pour le pire ; élaborés, brossés avec amour et patience par un auteur fin psychologue, à l’écoute de son prochain.

Je suis tombée sous le charme ténébreux de Boldère, ce grand escogriffe de policier, un brin désillusionné, mais pétri d’empathie. Il n’est pas une simple machine à résoudre les enquêtes, mais un être faillible qui cherche à percer les façades, à donner un sens aux actes.

Sa capacité à observer l’autre résonne avec celle de Nina, sa coéquipière officieuse. Il s’agit d’un personnage très intriguant, profondément ambivalent. Marginale par choix, elle est pertinente et cultivée, au point qu’on pourrait la soupçonner issue d’une famille BCBG des beaux quartiers de Paris. Elle est sanguine, sauvage et dangereuse, et c’est sans doute pour ça qu’elle fascine Boldère, comme une flamme attirant la phalène.

Le duo formé par ces deux êtres que tout semble opposer est redoutablement efficace et accroche le lecteur bien plus aisément que les couples fades qui peuplent tant de romances. Leurs rapports sont tumultueux, complexes, explosifs même, mais aussi imprégnés de tendresse et de nostalgie, car il y a de la sensibilité cachée derrière la façade bourrue de Boldère, sous le cuir clouté des tenues de Nina.

L’ambiance est un point fort du roman. Les Buttes Chaumont, un lieu hautement hanté si l’on en croit les légendes, le SDF qui va déclamant des passages des Saintes Écritures et de « La divine comédie » de Dante, les morsures étranges qui maculent le cadavre, tout cela donne au récit une légère saveur gothique qui n’est certainement pas pour me déplaire et m’a évoqué, fugacement, la célèbre nouvelle d’Edgar Allan Poe : Double assassinat dans la rue Morgue.

L’intrigue, quant à elle, est bien orchestrée. Elle s’épaissit couche par couche sans jamais s’égarer. Les rebondissements sont nombreux et le mystère, difficile à percer. L’humour est présent lui aussi, plutôt sec chez Boldère, provocateur chez Nina et il infuse, pour notre plus grand plaisir, les démêlés de notre pauvre capitaine avec les agents de l’IGS, l’ô combien implacable police des polices, ainsi qu’avec ses propres coéquipiers, dont les noms ne relèvent pas du hasard.

En résumé, si une néophyte du genre telle que moi a pu être conquise par « Les diables du parc », je gage que les aficionados en quête d’originalité et de sincérité, à la fois dans le processus d’écriture et la substantifique moelle du récit, ne pourront qu’être comblés par ce roman.